Nous clôturons la semaine des femmes et filles de science par le portrait de Mafe (Maria-Fernanda), étudiante ICM à Mines de Saint-Étienne. D’origine colombienne, elle poursuit en parallèle un diplôme en Ingénierie Industrielle à l’Université Technologique de Pereira.
Ambassadrice IMT passionnée par le génie industriel, Mafe nous transmet sa détermination entrepreneuriale. Dans cet article, elle nous apprend que la France peut apprendre de la Colombie en matière de féminisation de l’ingénierie.
Comment provoquer la vocation scientifique chez les filles ?
En France, l’association Elles bougent pour l’orientation œuvre pour la promotion de l’ingénierie et les métiers techniques auprès des jeunes filles dans les collèges et lycées. Femmes et hommes de formation scientifique, étudiantes en parcours supérieur viennent témoigner de leur choix, de leur formation et de leur parcours pour donner envie aux collégiennes et lycéennes de prendre le même chemin. Un constat demeure : pour attirer les filles vers les études scientifiques, il faudrait s’y prendre plus tôt.
Le Ministère de l’éducation nationale le rappelle : « dès l’école primaire, les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires que les garçons » et ce sont les stéréotypes de genre, acquis dès le plus âge qui freinent les filles à poursuivre des études scientifiques.
La vocation scientifique et entrepreneuriale de Mafe a commencé très tôt. Dès son plus jeune âge, elle était curieuse et déterminée à monter son entreprise. Lorsqu’il a fallu faire un choix d’orientation, ce sont ses parents qui l’ont guidée vers le génie industriel.
« À l’origine, j’hésitais entre l’administration des entreprises et le génie industriel, car les deux me permettaient de poursuivre mon objectif entrepreneurial. Ce sont mes parents qui m’ont aidée à comprendre que le génie industriel m’offrirait une formation plus complète, en combinant des connaissances en mathématiques, en physique, en informatique et en gestion. Grâce à leur soutien, j’ai osé choisir une voie plus exigeante, mais aussi plus enrichissante. »
En Colombie, choisir d’étudier le génie industriel c’est allier une vision stratégique de l’entreprise à des compétences techniques solides. Le génie industriel vise à concevoir, améliorer et optimiser des systèmes où interagissent les personnes, les processus, les ressources, l’information et la technologie, afin de rendre les organisations plus efficaces, productives, sûres et rentables.
« Pour moi, c’était le chemin le plus professionnel et le plus complet pour réaliser mon projet de vie. »
L’importance de l’entourage ressort dans tous les témoignages de femmes scientifiques. Mafe a eu des parents qui l’ont soutenue et aujourd’hui elle passe le relais en encourageant d’autres jeunes femmes à envisager une carrière scientifique.C’est l’objectif du programme Ambassadrices de l’IMT. Pour Mafe, « il est aussi essentiel de déconstruire les stéréotypes et de montrer que l’ingénierie est un domaine créatif, utile et humain, où les compétences féminines ont toute leur place ».
Trouver sa place c’est une grande question pour les étudiantes ingénieures qui représentent moins de 30% des effectifs1. Être une élève ingénieure, c’est avoir le sentiment de toujours devoir faire plus pour prouver ses compétences. Notamment lorsque son apparence renvoie à une image féminine souvent décriée dans le milieu. Mafe nous raconte :
« On m’a souvent dit que je ne ressemblais pas à une étudiante en ingénierie ou que je ne donnais pas l’impression d’être « intelligente », simplement parce que j’aime bien m’habiller, être soignée et féminine. Il existe encore un stéréotype selon lequel une femme qui prend soin de son apparence ne peut pas être performante académiquement, ce qui surprend souvent les gens lorsqu’ils découvrent que j’ai de très bons résultats. »
Mafe, en plus d’être une femme en science, est souvent considérée comme trop féminine pour son domaine d’expertise.
« J’ai vécu une discrimination plus subtile et passive-agressive de la part de certains hommes, qui remettaient en question mes connaissances même lorsque j’avais raison, ou qui supportaient mal d’être dépassés, que ce soit dans les notes, les jeux ou le travail en équipe. Il arrivait aussi qu’ils préfèrent travailler avec d’autres hommes, même inconnus, plutôt qu’avec moi. Je ressens aussi une pression constante pour prouver que j’ai le même niveau, voire un meilleur niveau, que mes camarades masculins. »



Qu’est-ce que la France peut apprendre de la Colombie en matière de féminisation de l’ingénierie ?
Mafe fait partie des 3 800 élèves colombiens venus étudier en France sur les années 2024-2025. Chiffre marquant, parmi ces étudiants, 57% sont des femmes2. La France est la septième destination de mobilité internationale pour les étudiants colombiens, juste derrière le Canada. Cette mobilité se fait principalement au sein des universités françaises et seulement12% des étudiants se dirigent vers les écoles d’ingénieurs.
Mafe a commencé ses études d’ingénierie à l’Universidad Tecnológica de Pereira, une grande université technologique qui s’engage contre les inégalités de genre dans l’enseignement supérieur. Notamment en intégrant les études féministes, militantes et de sciences sociales dans leur réflexion sur la place des femmes en science.
La nationalité de Mafe est une variable importante dons son appréciation de l’ingénierie. Elle nous explique qu’en Colombie, les filles sont moins découragées lorsqu’elles entreprennent des études scientifiques, notamment parce que ce choix se fait avant d’intégrer le supérieur.
« En Colombie, les stéréotypes de genre sont moins marqués dans le choix des études. Il est tout à fait normal d’avoir autant d’hommes que de femmes dans certaines filières d’ingénierie ou en médecine, alors qu’en France, ces répartitions restent plus genrées. Les étudiants choisissent leur spécialité d’ingénierie avant même d’entrer à l’université : génie industriel, mécanique, civil, électrique, informatique, chimique… La formation est donc spécialisée dès le début ».
En France, c’est le contraire. Les étudiants commencent leur parcours universitaire par un enseignement généraliste et affinent ensuite leur choix pour se spécialiser. C’est une clé pour féminiser l’ingénierie : s’adresser aux jeunes filles plus tôt dans leur parcours scolaire pour créer la vocation scientifique en elles. Mafe ajoute que le soutien des professeurs a été un point important pour sa confiance en soi.
« J’appréciais aussi beaucoup le système éducatif colombien, où les professeurs avaient des créneaux hebdomadaires dédiés pour recevoir les étudiants et répondre à leurs questions de manière plus personnalisée. Cela favorisait un apprentissage plus complet et un réel accompagnement, surtout pour les notions complexes. »

Quels modèles pour les filles de science ?
C’est la tradition, nous demandons toujours à nos Ambassadrices les modèles qui les ont aidés à se projeter dans une carrière scientifique. Mafe nous présente trois de ses modèles issus du monde scientifique mais pas que.
« L’un de mes principaux modèles est Diana Trujillo, ingénieure aérospatiale colombienne née à Cali. Dès son plus jeune âge, elle rêvait de travailler dans l’exploration spatiale. Elle a émigré aux États-Unis à 17 ans avec très peu de ressources, sans parler anglais, et a pourtant réussi à étudier l’ingénierie aérospatiale et à intégrer la NASA. Aujourd’hui, elle dirige des équipes et des projets liés à l’exploration spatiale, notamment dans le cadre du programme Artemis pour le retour sur la Lune. Son parcours est pour moi un immense exemple de persévérance, de courage et de détermination. »
« Un autre modèle important est Francisco Lopera, neurologue colombien. Ses recherches sur la maladie d’Alzheimer ont permis de tester des traitements préventifs avant l’apparition des symptômes, ce qui représente une avancée majeure en médecine. Grâce à son travail, la Colombie est devenue un acteur clé de la recherche mondiale sur l’Alzheimer. »
« En dehors du domaine scientifique, l’un de mes modèles est Brian Tracy, auteur et conférencier en développement personnel. Je l’admire pour l’importance qu’il accorde à la discipline, à la clarté des objectifs, à la stabilité émotionnelle et à la responsabilité personnelle. Ses enseignements montrent que, grâce à des habitudes solides et à un effort constant, chacun peut progresser sur le plan personnel et professionnel, quel que soit son point de départ. »
Diana Trujillo, Francisco Lopera et Brian Tracy, trois modèles inspirants que nous livre Mafe tout en insistant sur le lien fort qu’elle garde avec le pays où elle est née. La Colombie est un modèle pour l’étudiante et le restera pendant toutes ses études.
« En Colombie, j’ai appris la discipline, le travail acharné et la persévérance. J’ai eu d’excellents professeurs qui m’ont donné des bases académiques solides, ce qui m’aide énormément aujourd’hui en France. J’ai aussi appris que, lorsque l’on a une vision claire de ses objectifs et du sens de ce que l’on fait, tout devient possible. »



En interviewant nos ambassadrices IMT, des leviers de féminisation l’ingénierie se dessinent. Mafe revient sur la nécessité de mettre en avant desmodèles féminins dans l’ingénierie, la sensibilisation dès le plus jeune âge aux matières scientifiques et l’importance d’une meilleure représentation des femmes dans les écoles d’ingénieurs et les entreprises. Dans ce portrait, notre ambassadrice nous apporte aussi un regard extérieur sur les études scientifiques en France. Si les inégalités de genre existent aussi en Colombie, nous pouvons nous inspirer de leur engagement contre les stéréotypes. Prendre en compte les travaux des chercheuses en sciences sociales et des militantes et aider les étudiantes à se spécialiser plus tôt sont des exemples de pistes à suivre.